21/04/2010

Antoine...

C'était l'affluence au temps de midi. Il y avait un éducateur à chaque table, parfois plus.

C'est donc le fameux "choisard" (comme dirait ma p'tite fée) qui m'a fait m'asseoir à la table de ce jeune homme. Il est stagiaire pour 9 semaines à raison d'une journée par semaine. D'emblée, il est d'accord avec moi : ce genre de stage a très peu de sens. Difficile, en effet, de s'intégrer en un jour par semaine. C'est donc une toute petite immersion dans le monde du handicap.

Nous allons discuter pratiquement pendant tout le repas. Je n'oublie pas les personnes handicapées qui nous entourent mais après coup, je me dis qu'elles aussi étaient à l'écoute.

Je ressens très vite que ce jeune homme est un grand sensible à qui la vie n'a pas toujours souri. Depuis ces années primaires, il a subi les brimades, insultes, violences verbales et physiques des enfants de son âge. Antoine (non d'emprunt) souffrait d'hémiplégie, de problèmes de dyscalculie, de lenteur. Et les enfants n'ont pas été tendres.

Aujourd'hui, après plusieurs échecs scolaires, il est en 5ème secondaire, section sociale. Il me raconte que ce n'est pas un choix mais par défaut. Heureusement, ce début de stage a l'air de lui plaire mais ce n'est pas pour autant qu'il en fera son métier.

Son année en hôtelerie s'est terminée par un "je vous conseille de faire autre chose" en référence à ses problèmes d'équilibre, de marche légèrement boîteuse.

Aujourd'hui, c'est un ado qui est écoeuré des élèves qu'ils cotoyent dans sa section. Parmi ceux-ci, une jeune fille dit faire "le social" pour mieux manipuler les autres, d'autres se moquent de lui, le bousculent, d'autres vont le dénoncer comme tricheur...

Ahurissant, horrible, incroyable !

Mais je ne suis pas au bout de mes surprises...

Je lui demande alors vers quel adulte de référence peut-il se tourner ? Psychologue, éducateur, un professeur en qui il aurait confiance...

Il y aurait bien une femme avec qui il discute mais il a peur des informations qui circulent entre eux. En effet, il n'est pas respecté de tous les professeurs non plus. L'un lui a même dit qu'il était "débile" !

Alors, la parole d'un élève contre celle d'un professeur ?

Les larmes coulent sur mes joues...

- " Madame, ça va ?" me dit-il ?

Je lui dit à quel point ce qu'il me dit me touche.

Je suis émue de sa confiance si rapide, je suis touchée de part la situation qu'il vit et a vécu, je suis outrée d'entendre de tels propos et actes de la part d'adolescents mais aussi d'adultes responsables de l'éducation de nos enfants. Ceux-là même qui doivent être des modèles et des moteurs pour nos adolescents.

Je le regarde et l'image de mon bonhommet sénior, mon magicien rêveur, se superpose à la sienne. Les mêmes sensibilités, les mêmes espoirs, les mêmes souffrances...

Il n'y a pas de hasard. Ces dernières semaines, deux reportages m'ont bouleversée. Le premier avait comme sujet les ravages de Facebook sur certains adolescents : des "fans de" untel parce que celui-ci bégaye ou pose trop de questions au cours. Des ados qui non seulement vivent la dénigrement à l'école mais ensuite sur le net, dans un cercle encore plus grands.

Les conséquences ? Le suicide au grand étonnement des parents qui n'avaient rien vu mais qui découvrent par la suite, avec la boîte-mail, les pages d'insultes.

Antoine, lui-même me dit qu'il y a pensé, il y a quelques années...

Le deuxième reportage était sur un enfant d'une petite dizaine d'années qui se retrouvait en internat spécialisé pour les enfants "difficiles". Sous cet adjectif, nous suivons l'histoire d'un enfant harcelé moralement et physiquement à l'école primaire. Résultat ? Un enfant violent redirigé vers cet internat pour l'aider à se reconstruire. Quelques années plus tard, nous le retrouvons adolescent. Tout cela est du passé mais je le sens blessé à vie. Une force en plus, une partie d'enfance en moins.

Le temps du midi se termine. Antoine a essayé de me rassurer comme il pouvait. Ces épreuves l'ont grandi, me dit-il. Il me donne un dernier conseil : "Surtout, ne mettez jamais en doute la parole de votre fils et ne le couvez pas trop."

Je ne pense pas avoir mis en doute la parole de mon doux rêveur, je ne pense pas qu'il pourrait inventer ce qu'il m'a dit.

Quand à le protéger de trop, je lui ai répondu qu'après l'avoir vu s'enfoncer comme il le faisait, comme les autres l'ont poussé, je ne pouvais rester à ne rien faire. C'est mon rôle de mère d'intervenir, c'est notre devoir de parent, d'adulte : donner à mon fils des armes pour se protéger et se défendre et intervenir pour alerter les professeurs afin qu'ils se rendent compte de la situation. Mais à aucun moment, je ne lui dépeindrai un monde mauvais pour le "prévenir" de, pour qu'il se protège "avant de". Ce sont les évènements de la vie qui seront source de changements. Sa sensibilité doit rester une force !

Dans un prochain post, je vous expliquerai les contacts avec l'équipe éducative.

Quant à Antoine, j'espère avoir l'occasion de le croiser avant la fin de son stage. Il ne travaillera peut-être pas dans le droit, comme sa soeur jumelle, mais s'il pouvait trouver la voie où sa sensibilité brillerait...

Les personnes, pour lesquelles je travaille; me rappellent tous les jours que les vraies valeurs ne sont pas dans les beaux diplômes...

22:13 Écrit par Love writer dans Amour | Lien permanent | Commentaires (0)

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